Claude Dupras, La potiche du recteur

Fin janvier, suite à la réunion du conseil, des étudiants décident de jouer un tour au recteur en piquant une potiche qui se trouve dans le grand hall face à son bureau. Cette potiche haute de près six pieds comporte deux morceaux : une colonne et un large vase de plus de trois pieds de diamètre fixé sur la colonne. Elle est toute de céramique et magnifiquement décorée de nombreuses feuilles bleues sur fond blanc, à la portugaise. Plusieurs la qualifient de superbe. Elle a été donnée à l’université par un haut dignitaire d’un pays pour services rendus par l’Université. Claude est présent lorsque le groupe parle de son projet mais il est tard et doit quitter pour Verdun. De toute façon, il croit que tout va tomber à l’eau car le projet est difficilement réalisable à cause de la surveillance des janissaires dans l’université. Même s’il est vrai qu’à cette heure tardive il y en a peu, qui sait ? Le lendemain matin, un copain, qui a participé à l’enlèvement, lui apprend que le coup a réussi. Les gars ont déplacé le vase et le trouvant très lourd l’ont transporté ensemble du troisième étage jusqu’au local de l’AGEUM. Ils ont fait un second voyage pour aller chercher la colonne. De là, par la fenêtre donnant à l’extérieur (le local de l’AGEUM), ils ont sorti les deux pièces et les ont placées dans leur auto. En un rien de temps la potiche a disparu.

Le lendemain, Monseigneur Olivier Moreault en constate la disparition et fait son enquête sans bruit. Quelques jours plus tard, la une du Quartier Latin annonce « La potiche du recteur a disparu ». Le recteur communique avec Tellier et exige qu’il trouve le moyen de faire remettre la potiche à sa place. Le président était au courant. Il en avait bien ri, mais depuis que le recteur lui a fait cette demande express il veut que la farce se termine. Les étudiants, en général, rient aussi de bon cœur et sont anxieux de connaître la suite. Une semaine passe et le Quartier Latin, pour une des rares fois de son histoire, change de nom et devient « Allô-Potiche ». La première page est dédiée totalement à l’affaire qui est traitée sur un ton fort humoristique. Les étudiants s’amusent encore plus, mais Tellier ne rit plus et le journal publie son appel aux joueurs du tour. Il garantit « qu’ils pourront communiquer avec le soussigné qui leur promet la discrétion absolue et qu’il se chargera de la rapporter ». Me André Bachand, responsable des affaires extérieures de l’université s’en mêle et se montre offusqué. En fait, les usurpateurs veulent la remettre en place mais comment. Finalement, la rumeur veut que la potiche soit déposée, tôt le matin, dans l’entrée de garage de la maison de Bachand, à Outremont. Mais comme la rumeur devient publique, l’idée tombe à l’eau.

Une autre rumeur, vraie cette fois, sème la nouvelle que la potiche était enceinte et a accouché d’une « potichette » encore reliée à sa mère par le cordon ombilical. Elle sera transportée par ambulance à la cour d’honneur devant la porte d’entrée principale de l’université, le jour suivant à midi. Des centaines d’étudiants sont rassemblés. Tout à coup, le cri strident d’une sirène se fait entendre et une longue ambulance blanche arrive à toute vitesse avec sa lumière rouge qui scintille. Le son de la sirène réverbère sur les murs des bâtiments latéraux et l’effet est infernal. Dès l’arrêt de l’ambulance, tout arrête et les ambulanciers (qui ne sont pas les responsables de l’enlèvement) ouvrent la porte arrière et tirent une civière sur laquelle est allongée la potiche du recteur. Celui-ci a refusé l’invitation de venir couper le cordon ombilical. Il n’est pas là. Tellier tranche le cordon et présente le bébé à la foule qui applaudit et crie. C’est Olive, une jeune cruche, nommée en l’honneur du recteur. Tout le monde rit. Le lendemain la potiche a repris sa place dans le hall du recteur avec Olive à ses côtés et le Quartier Latin invite les étudiants à aller les visiter « avant que le célèbre rejeton ne soit sevré et séparé de sa mère ». Le « va et vient » occasionné ne fait pas l’affaire du recteur mais il démontre son sens de l’humour. De plus, il ne dit rien de cet enfant illégitime sous un toit catholique et des plus « moraux ». Finalement, c’est l’AGEUM qui hérite d’Olive. Le Quartier Latin publie une note : « the Varsity annonce cette semaine la disparition d’une potiche à l’Université de Toronto. Serait-ce le signe avant-coureur de l’émancipation des cruches ? ».

Suite au retour de la potiche, le recteur fait construire une attache en fer forgé fixée au plancher afin que le coup ne soit plus tenté. Dans les années qui suivront, les carabins copieront le geste de leurs aînés. Une année, ce sera le cœur du frère André à l’oratoire Saint-Joseph qui sera enlevé; une autre, les chandails du Club de hockey Canadien disparaîtront avant une partie et ainsi de suite d’année en année. Les carabins chercheront à dépasser tout ce qui a été accompli avant eux. L’enlèvement de la potiche du recteur en 1955 a été le précurseur de tous ces mauvais coups.

Claude Dupras


http://www.claude.dupras.com/la_potiche_du_recteur.htm

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