Homélie de M. Marcel Brisebois

Funérailles – André Bachand

le Samedi 13 février 2010

Église Saint-Viateur d’Outremont

Nous voilà réunis ce matin dans l’église de la communauté chrétienne Saint‑Viateur pour célébrer les funérailles de Monsieur André Bachand.  Au nom des membres de cette communauté, je vous souhaite la bienvenue.  Nous avons quitté nos opérations courantes pour accompagner jusqu’au bout, le plus loin possible, André, votre compagnon, votre père, votre ami que nous aimions et qui nous a quittés.

Il en va toujours ainsi avec les êtres chers : on voudrait rester à leurs côtés pour toujours.

Je me joins à vous comme un compagnon de route afin de conduire André jusqu’à Dieu et le Lui présenter : Vois Seigneur, c’est André, votre frère.

Il a tant aimé, il a tant cherché, il a tant souffert, il a tant donné.  C’est ton enfant bien aimé. Prends le maintenant à tes côtés pour la Vie.  À Claudette Hould, sa compagne, à ses fils Raymond et Jean-Claude, à ses belles-filles et à ses petits-enfants, je présente mes plus sincères condoléances et l’assurance de la profonde sympathie de ceux qui, à Saint-Viateur, connaissaient et estimaient votre disparu.

Je voudrais remercier la contribution à cette célébration de nombreux artistes qu’admirait André Bachand, dont il n’a cessé de suivre la carrière, et qui souvent ont bénéficié de son appui.

***

Mes chers amis,

Vous êtes venus nombreux ce matin en réponse à l’invitation de la famille d’André Bachand qui s’est éteint le 5 février dernier des suites d’un accident vasculaire cérébral.  Cette cérémonie est axée sur la célébration du mémorial du mystère pascal de Jésus de Nazareth, de son Exode.  C’est à la lumière de ce passage que nous remémorerons la vie de notre défunt et les liens qui rattachaient notre existence à la sienne.

Il est paradoxal de constater que notre célébration, les lectures que nous venons d’entendre, l’Eucharistie que nous allons célébrer tout en invoquant la réalité douloureuse de la mort, entendent nous communiquer un message de vie, de paix, de fécondité, de joie. À cause de sa foi en la résurrection de Jésus et aussi de la nôtre, la communauté chrétienne proclamera dans la préface à la prière eucharistique : « Pour ceux qui croient en toi, Seigneur, la vie n’est pas détruite, elle est transformée Et lorsque prend fin leur séjour sur la terre, ils ont déjà une demeure éternelle dans les cieux ».

Malgré notre peine, s’élève de nos cœurs un Alleluia, un hymne de louanges et d’action de grâces.  En jetant un regard sur la longue vie d’André Bachand, nous disons merci et nous nous ouvrons à l’espérance.  Merci pour celui qui a existé au milieu de nous en investissant tant de ses énergies pour le progrès de notre collectivité.  Merci pour tout ce qu’il a reçu de ses parents, de l’éducation qui lui a été transmise, de la formation qu’il a reçue tant à l’Université de Montréal, aux Hautes Études Commerciales, qu’à l’Université Columbia.

Merci encore bien plus pour tout ce qu’il a redistribué avec une inépuisable générosité.  Merci pour ce qu’il a entrepris avec ingéniosité, audace et persévérance au bénéfice du monde de l’éducation, de la création artistique et de la diffusion de la culture.  Merci pour ses multiples initiatives.  Merci aussi pour les rêves qu’il a nourris et le désir inextinguible qui l’habitait jusque dans les derniers jours de sa vie.  Sans doute, toute vie humaine comporte ses zones d’ombres.  Dans la première lettre de saint Jean, l’apôtre souligne avec réalisme qu’il arrive que nous éprouvions le sentiment de ne pas avoir toujours été à la hauteur des nos aspirations.  Mais, ajoute-t-il, même si notre cœur venait à nous accuser, loin d’être accablés, nous devons demeurer dans la certitude que Dieu est plus grand que notre cœur.

C’est de l’évangile du même saint Jean qu’est extrait le texte que nous avons proclamé.  La scène qu’il rapporte se déroule peu après l’entrée triomphale de Jésus à Jérusalem dans les derniers jours de son existence, avant son procès et sa condamnation.  Parmi les nombreux touristes qui ont afflué à Jérusalem, se trouvent ceux que le narrateur appelle des « grecs », c’est-à-dire des Païens de culture hellénique qui craignent les dieux et qui, à l’occasion de la célébration de la fête de la libération des Juifs, la Pâque, sont venus à Jésus pour adorer dans son temple le dieu d’Israël.  Ils ne peuvent pas ne pas avoir entendu parler de ce prophète, originaire de Galilée, qui conteste les traditions de ses coreligionnaires et défie l’autorité des prêtres et des scribes.

Ils veulent le voir et s’entretenir avec lui ; pour arriver à leurs fins ils s’adressent à l’un des disciples, Philippe, qui de toute évidence partage leur culture.  Celui-ci en réfère à l’un des familiers de Jésus, lui aussi teinté d’hellénisme, André.  C’est lui qui les présente à Jésus.  Pour le Galiléen, ils représentent la culture hellénistique où confluent et se mêlent les religions de Perse, de l’Égypte, de Grèce et de Rome.  Ce syncrétisme a retenu la question que se sont posée tous les philosophes de l’Antiquité, Platon, Aristote, Épicure, Sénèque : Comment réussir sa vie ? À cette interrogation existentielle, Jésus répond par une courte parabole qui recourt à une image connue de plusieurs traditions spirituelles : celle du grain de blé jeté en terre où il meurt pour donner la vie.  Cette image puise sa force du symbolisme universel de la vie qui jaillit mystérieusement de la mort.  Ce qui est vrai du grain de blé est également vrai de l’homme : il y a une mort qui conduit à la vie.  Ainsi, Jésus nous explique-t-il symboliquement l’effet de sa propre mort.  Aux yeux des hommes, sa vie est un échec.  Livré par l’un de ses disciples, abandonné par ses proches, condamné par les autorités religieuses de son peuple, il est conduit par l’occupant romain au supplice réservé aux brigands.  Au point où il en était, Jésus pouvait soupçonner qu’il allait au désastre.  Mais au plus profond de lui-même, il a conscience que sa mort libère de puissantes énergies qui travaillent le monde pour le transformer.

Peut-être s’est-on parfois trompé sur le sens des mots « mort » et « vie » !

Le grain de blé, le gland du chêne, la graine quels qu’ils soient, meurent-ils vraiment au sens de finir et de disparaître ?

On les voit plutôt s’ouvrir, éclater, libérer toutes les forces de vie qui sont en eux et renouveler chaque fois cette sorte de miracle : faire naître d’un grain un épi lourd et blanc, faire surgir d’un petit gland un arbre immense et vigoureux.

En suivant ce même regard, que veut dire pour nous réussir sa vie ?  Cela veut-il dire obtenir la reconnaissance des autres pour ses succès scolaires, professionnels, financiers, sociaux ?  Cela signifie-t-il vivre intensément, en poussant à leurs extrêmes limites, les forces de son corps, en expérimentant les sensations les plus raffinées, en s’adonnant aux disciplines intellectuelles les plus rigoureuses ?  Ou encore, cela signifie-t-il mener une vie vertueuse, comme n’ont cessé de le proposer les philosophes, quelle que soit la signification donnée au mot vertu.

Si l’on en croit Jésus, réussir sa vie c’est libérer toutes les forces d’amour qui sont en nous et que trop souvent nous contenons à force d’égoïsme, de méfiance, de peur.  « Si le grain ne meurt, il reste seul ».  Celui qui est prisonnier de sa vie, de ses intérêts, de ses ambitions, perd sa vie.  Mais celui qui accepte d’être traversé, bousculé et même parfois, peut-être, déchiré par l’amour des autres, celui-là explose à la vie, comme la pousse d’un végétal traverse la terre et s’élance vers le soleil.

Notre présence en si grand nombre ici, ce matin, manifeste notre reconnaissance implicite de la réussite atteinte par André Bachand.  Nous ne sommes pas peu fiers d’avoir été associés un tant soit peu à sa vie.  Dans les dernières heures qui ont précédé sa fin, notre ami écoutait en compagnie de Claudette Hould un enregistrement de Tosca.  La diva dans son dialogue avec Scarpia résume sa vie :  « Visi d’arte, Visi d’amore »  J’ai vécu pour l’art et pour l’amour.  En plus de l’affection profonde qu’il avait pour les membres de sa famille, André manifesta un profond attachement à l’Université de Montréal où il fut le directeur des relations publiques et créa le Fonds de développement.  André Bachand voyait large; préoccupé par la défense et l’illustration de l’enseignement universitaire de langue française, s’associa à Jean-Marc Léger pour créer l’Association des universités partiellement ou entièrement de langue française, un des éléments précurseurs de l’Organisation de la francophonie.

Devenu adjoint spécial du Président de Quebecor, il utilisa ce poste de confiance pour créer des liens entre Monsieur Péladeau et de nombreux musiciens.

Son intérêt pour les arts visuels s’est manifesté par le support accordé à des graveurs en fondant le club des Amis de la gravure et en participant à l’administration de l’Atelier de recherches graphiques.  Mais au-delà de cet intérêt précis, il a contribué à l’enrichissement des collections de nombreux musées :   ainsi il partageait avec ces concitoyens des œuvres qui avaient nourri son plaisir esthétique.

Mais ce que je retiendrais toujours comme marque d’un cœur sensible et généreux, c’est la courtoisie, la délicatesse, l’attention qu’André Bachand manifestait à ceux qui l’approchaient, quelle que soit leur condition sociale.

C’est dans la lumière qu’André Bachand a traversé vaillamment l’existence.  C’est à plus de lumière qu’il aspirait de toute ses forces.  C’est vers elle qu’il se dirige.

Devant la mort de notre frère, nous sommes invités à prendre position.  Nous ne pouvons pas nous contenter de nous enfermer dans le recueillement et la consolation mutuelle.  Nous serions comme le personnage dont nous parle Blake qui demeure sur le rivage en regardant s’éloigner un voilier.  Mais ce départ sera un jour le nôtre.  Nous aussi, un jour, nous devrons rompre les amarres et nous engager dans la mort.  Puissions-nous, nous aussi, non pas nous livrer à un destin aveugle mais avancer vers elle lucidement en nous confiant dès aujourd’hui à un amour qui en transforme le sens.  Si ce matin nous pouvons rejoindre notre frère, c’est parce que nous communions déjà à la vie nouvelle qui pour lui s’épanouit en cette heure au-delà de la mort.

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